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Atlas Mountain Race

“L’Atlas Mountain Race est un projet sérieux qu’il ne faut pas sous-estimer. Elle se déroule dans un environnement qui peut être aussi dur qu’il est beau.”

C’est la première phrase du manuel de course, écrit par Nelson Trees, le créateur de la déjà mythique Silk Road Mountain Race et maintenant de l’Atlas Mountain Race, qu’il a imaginé et tracé depuis 2 ans, et qui aujourd’hui, réunis 180 participants sur la ligne de départ, à Marrakech. 

L’auto-sufisance
L’esprit de ces épreuves tient en une poignée de règles : un lieu de départ, un lieu d’arrivée, quelques points de passage obligatoires et l’autonomie comme un pilier. Les participants ne pouvant pas bénéficier d’une assistance extérieure, chacun doit compter sur lui-même pour dormir, se nourrir ou réparer son vélo. Pas de ravitaillement prévu par l’organisation, même l’entraide entre concurrents est ici prescrite, sauf cas de force majeure. Seul mais tous ensemble.

L’aventure commence le jour de l’inscription.
Habitué des ultra-trail et passionné de cyclisme sous toutes ses formes, je rêvais depuis longtemps de participer à ce nouveau genre de course. Je sais qu’une épreuve pareille nécessite une préparation et un investissement important et qu’elle peut rester à l’état de projet. Plusieurs clic plus tard, me voilà inscrit sur cette course de 1145 km à parcourir en 8 jours maximum pour être considéré comme finisher. Mais une telle course se prépare en amont en commençant par le choix du vélo, laissé libre par l’organisateur : VTT ou gravel bike ? Connaissant un peu l’état des pistes marocaines, j’opte rapidement pour un VTT, moins rapide sur les parties roulantes mais plus confortable.

La liberté dans la balance.
Etant novice je préfère partir avec le matériel me permettant de dormir et manger n’importe où et n’importe quand. Je choisis de prendre une tente pour dormir au chaud malgré l’altitude et la fraîcheur de la nuit, quand certains ne partent qu’avec un sac de couchage ultra-light. Un matelas gonflable Sea To Summit, un duvet 0°, le matériel de réparation, une doudoune, une popote et quelques lyophilisés plus tard, mon vélo dépasse déjà les 20 kilos et il faut y rajouter les 4 litres d’eau que je m’impose. Le tracé incite aussi à la responsabilité : plusieurs tronçons de 100km sans possibilité de se ravitailler en eau et en alimentation. De plus, le soleil de février fait monter les températures à plus de 30 degrés la journée, mais elles approchent les 5 degrés la nuit.

Le départ
Au pied de cet hôtel de Marrakech, nous sommes 180 partants, et il est 9h quand Nelson Trees donne le départ de cette longue “route” qui se finira au bord de l’océan, au sud d’Agadir. C’est gravé dans ma tête, j’irai jusqu’à cette dune finale, à la force de mes jambes, avec ce vélo alourdi de mon matériel, mais j’irai coûte que coûte !  Je pars sans autre objectif que de finir, car l’expérience dans ce type de course est primordiale, alors je pars humble mais confiant dans mes capacités, je pars pour apprendre, je pars pour en prendre plein les yeux. Cette première partie jusqu’au checkpoint 1, situé au kilomètre 123, est une bonne introduction : 60km de route pour sortir de Marrakech, un point culminant à 2600 mètres et une descente qui s’annonce épique. Voilà pour le menu, il ne reste qu’à passer à table et nous sommes tous affamé de rouler.

Sur le papier, cette première partie me paraissait rude, et elle ne m’a pas déçue. Après des rampes à plus de 15% sur des sentiers roulants, je passe le col de Telouet avant la tombée de la nuit, pour plonger dans une descente, sur un sentier de mule, encombré de cailloux énormes qui barrent le chemin. Pas d’autre solution que de marcher à côté de nos vélos, le peloton s’éreinte en évitant les obstacles. Seuls le bruit des freins gémissant se fait entendre pendant ces 3 kilomètres, avant de retrouver une piste et de foncer vers le checkpoint 1, où l’organisation vient poser le premier des 4 tampons sur ma Brevet Card, mon passeport pour aller vers l’océan.

Première nuit au bord du chemin.
Rassasié et réchauffé par un tajine, je reprends la route et file dans la nuit, éclairé par un ciel étoilé et scintillant. Il ne faut pas griller toutes mes forces, il reste encore 1000 kilomètres. Vers minuit, je pose le vélo et déplie ma tente pour passer ma première nuit dehors. J’ai du mal à trouver le sommeil encore excité en pensant à cette première journée et surtout à ce qui m’attend. Les phares des concurrents qui passent à quelques mètres de moi me réveillent de temps en temps, le sommeil est léger mais réparateur. 4 heures plus tard, mon réveil annonce le début de la deuxième journée et un programme bien chargé, mais ma préoccupation principale, sera comme tout au long de la course, de savoir où et quand je peux me ravitailler.

Les kilomètres s’accumulent, les montées s’enchainent, et le nombres d’omelettes ingurgitées aussi. Les villages que nous traversons, nous accueillent généreusement, les cafés et les épiceries sont prises d’assaut par des riders affamés. Au fil des jours, je croise souvent les mêmes coureurs, nous avons pris notre rythme, nos habitudes. Nous nous retrouvons et prenons des nouvelles des uns et des autres. Entre chaque village, je savoure cette solitude, je me sens tellement bien, à ma place, dans mon effort, concentré sur un seul but : arriver au bout de cette piste. Puis je retrouve un rider, nous échangeons sur notre état, nos galères…Pas besoin de beaucoup de mots, on se comprend tout de suite, parfois en français, souvent en anglais. Un lien se crée infailliblement, nous passons tous par les mêmes états de fatigue, d’excitation ou d’éblouissement devant les paysages démesurés. Parfois le long du chemin, un rider fait une pause à l’ombre, assommé par ce soleil de plomb, un petit mot pour savoir si tout va bien, un signe de la main en réponse, même si certains sont dans leur bulles, parfois un peu hermétiques, une solidarité inéluctable se noue entre nous, tous tournés vers le même but.

La solidarité est encore plus forte dans le petit groupe de français, composé de coureurs très expérimentés, à l’avant du peloton ou d’autres comme Pierre et moi, novices mais enthousiastes. Pour nous, pas question de regarder le classement, nous avançons au jour le jour avec la candeur des audacieux, chaque journée passée sans problème est une victoire, chaque ascension un combat et nos retrouvailles tissent un peu plus notre amitié.

Les deux premiers jours ont été sélectifs, une trentaine de rider ont déjà abandonnés, les pistes marocaines n’ont pas d’état d’âme. Nos montures et nos corps le payent cash. Un américain brise sa fourche le premier jour, un autre se rappe la cuisse, beaucoup ont des douleurs à la selle, mais pour la plupart, le mental prend les commandes, nous remontons sur nos vélos au milieu de la nuit, le dos et les mains meurtris, les muscles endoloris, se taisent pour nous laisser goûter au silence et profiter encore de cette voûte étoilée et de ce ruban de poussière sous nos pneus.

Checkpoint 2
Après une journée passée en solitaire, au milieu de paysages désertiques, où je me suis surpris à chanter et à rire, je descends un chemin abrupt dans la nuit pour atteindre le deuxième check point, au fond d’un canyon. Promis je reviendrais ici en plein du jour en profiter ! Je fais tamponner ma carte, commande un tajine, j’ai déjà mangé quatre omelettes aujourd’hui, une de plus serait de trop… Groggy, je lève la tête de mon assiette, c’est la voix de Pierre qui commande une énième thiere à notre hôte. Les retrouvailles sont chaleureuses et le débrief de la journée est détaillé. Pour lui ce fut un calvaire, la moitié du temps en danseuse pour soulager ses douleurs, je le réconforte comme je peux, j’ai envie qu’il aille au bout de la course, que l’on partage une bière ensemble sur la ligne d’arrivée, comme on partage notre enthousiasme depuis le début.

Ravivé par un coup de fil à ma famille et motivé par l’envie de me dépasser, je reprends la route pour essayer de dépasser les 200 km aujourd’hui. J’ai envie de voir jusqu’où mon corps peut m’emmener. Rouler de nuit est un moment exceptionnel, cette course est une parenthèse dans ma vie urbaine et routinière, il faut en profiter et déguster ces moments uniques. Vers 3h je mets pied à terre, ko de fatigue, mon corps a été roué de coups par les chemins, mon visage tanné par le soleil et le vent âpre. Je m’endors instantanément sous ma tente au bord d’une route vide. Aujourd’hui, j’ai fais 232 km à la force de mes jambes.

Au bout de la route.
Mon vélo gémit de plus en plus, tout comme mon corps, les kilomètres laissent leurs marques chaque jours un peu plus mais mon mental prend le relai quand les jambes rendent les armes. Sentant la ligne d’arrivée se rapprocher, je prends mon temps et savoure chaque moment, comme cette nuit passée dans la fraîcheur de cette oasis, j’ouvre ma tente vers 6h décidé à avaler les kilomètres, quand le chant du muezzin me cueille. La nuit est bleue, les montagnes environnantes sont éclairées par la lune et les étoiles, un décor magique que je n’ai pas envie de quitter. Pas tout de suite. Je décide que l’heure n’est pas à la course, mais à la contemplation. Je sors le réchaud que je traine depuis le départ et mange un muesli aussi savoureux que ces minutes inattendues.

La journée commence par une longue montée dans un lit de rivière asséché au fond d’un canyon, je suis protégé par l’ombre des falaises ocres pour quelques heures, mais le soleil m’attend au tournant et me pique de tous ces rayons dès que je sors de mon abri. Je retrouve un grand canadien, au bord du chemin, noirci de cambouis et de poussière, il a brisé son dérailleur, impossible pour lui de gravir la piste à vélo. C’est à pied qu’il rejoindra le prochain village à plus de 60 kilomètres de là, pour réparer et atteindre l’arrivée. Respect.

J’arrive dans le deuxième et dernier grand village avant l’arrivée, Tafraoute, en fin de journée accompagné de Nico l’Allemand, Jan le Tchèque. L’agitation me tourne un peu la tête, je n’ai pas vu autant de monde depuis 5 jours. Je dois manger, remplir mes gourdes et décider de la suite : me restaurer et repartir dans la nuit pour en finir le plus tôt possible de ces 130 derniers kilomètres. Ou prendre le temps d’un repas avec mes compagnons, dormir dans une auberge et partir tôt pour arriver avant le coucher du soleil au bord de l’océan… Le choix est vite fait, je veux profiter de chaque paysage et de chaque minute en plein jour. Quand on lit un bon livre, on a pas envie de tourner la dernière page. Pierre, qui nous a rejoint, s’accorde sur le même tempo, en dévorant une 3ème assiette de frites.

Je quitte la ville endormie vers 7h, un œil sur le GPS pour ne pas rater le chemin que je dois prendre quand une énorme masse sombre sort du ravin et passe à 2 mètres de ma roue avant. J’arrête de rire nerveusement et me rend compte que j’ai failli emboutir un sanglier (à moins que ce soit le contraire), ma course aurait pu prendre fin ici.

L’air de l’océan arrive de plus en plus violemment, par bourrasque, en pleine face, la dernière montée est franche mais dans un paysage de plus en plus vert, tout change en quelques kilomètres, je glisse vers un paysage plus plat sur un long toboggan de piste, traversant les champs et les villages. Mais la dernière ligne droite de cette histoire est ponctuée de sable et d’un vent qui me pousse dans mes retranchements, je jette mes dernières forces pour conclure cette aventure. Enfin, au bout de la route, l’océan apparaît, je profite de ces derniers instants. Pas de ligne d’arrivée classique avec médailles et diplômes, mais quelques embrassades et applaudissements de la part des autres riders, ça sera la meilleure des récompenses pour moi au bout des ces 6 jours et 9 heures de course.

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